Labé, 21 nov. (Infosbruts.com) – Il existe en politique une illusion tenace, presque enfantine, mais terriblement répandue. C’est l’idée selon laquelle être parmi les premiers à croire en un régime, un leader ou un mouvement offre un droit naturel à la récompense. Comme si la fidélité précoce fonctionnait comme un ticket prioritaire. Comme si l’histoire se pliait spontanément à la chronologie des engagements individuels. L’épisode qui secoue discrètement Labé rappelle pourtant que le pouvoir n’obéit ni à la logique de la file d’attente ni à celle des sentiments.
Depuis le coup d’État du 5 septembre 2021, de nombreux cadres et citoyens de Labé ont soutenu sans hésitation le CNRD et le président Doumbouya. Ils y ont mis leur nom, leur réputation, parfois leur tranquillité. Ils ont affronté, souvent seuls, les critiques des partisans de l’ancienne opposition. Parmi ces derniers figurait justement celui qui est aujourd’hui ministre de la Jeunesse. L’ironie de l’histoire est posée là, nue et implacable. Celui qui combattait hier est accueilli aujourd’hui. Celui qui refusait rejoint finalement. Et, en le rejoignant, il monte plus vite et plus haut que ceux qui étaient présents dès l’aube.
La jalousie, forcément, s’est glissée dans les esprits. Elle a circulé à voix basse dans les cafés, dans les conversations de couloir, dans les discussions privées venues de Conakry. Certains jeunes cadres de Labé, persuadés d’avoir acquis un titre moral sur les choix du président, ont tenté de redistribuer eux-mêmes les cartes. Ils ont appelé des figures influençables, soufflé à certains qu’ils avaient le pouvoir de tout renverser, insinué que l’heure était venue de corriger l’injustice. Ce fut une tentative maladroite, née d’un malentendu fondamental sur la nature même du pouvoir politique.
Car la politique n’est pas un système de récompense automatique. Elle ne fonctionne ni comme un compteur de points ni comme un mécanisme comptable qui additionne les loyautés pour produire des nominations. Les derniers venus peuvent parfois être les plus utiles, les plus stratégiques, les plus efficaces à un moment précis. Les alliances sont mouvantes. Les priorités changent. Les rapports de force se redessinent. Ce qui semble incohérent de l’extérieur répond souvent à une logique que seuls les décideurs connaissent.
Diriger une campagne, par exemple, n’est jamais un choix sentimental. C’est un choix stratégique. Choisir Cellou Baldé pour conduire l’effort politique à Labé n’est pas une trahison envers les premiers soutiens. C’est un pari rationnel, calculé, fondé sur la lecture d’un terrain, d’une influence, d’une capacité à rallier ce qui semblait jusqu’ici irréconciliable. Ceux qui pensent que le pouvoir se transmet par ancienneté confondent politique et héritage familial.
Et puis il y a ce que l’on ne dit jamais assez. Le pouvoir, surtout dans un pays profondément musulman, n’est pas seulement affaire de stratégie humaine. Il y a dans la culture religieuse une vérité simple et silencieuse. En islam, c’est Dieu qui accorde la fonction, l’honneur, la chance, la réussite. C’est Dieu qui élève un homme au moment où personne ne s’y attend, qui ouvre une porte à celui qui arrivait en dernier, qui distribue les rôles selon une logique qui dépasse la raison humaine. L’homme croyant accepte ce mystère. Il ne jalouse pas. Il ne convoite pas avec amertume. Il comprend que la place des uns et des autres n’est jamais définitive.
Ceux qui ont tenté de semer la discorde ont fini par comprendre, peut-être trop tard, que l’on n’obtient jamais ce que l’on prend de force dans l’ombre. Le pouvoir se gagne à la lumière, par la légitimité, la cohérence, l’efficacité. Pas par les intrigues. Le camp de Cellou Baldé a vu clair immédiatement, déjouant les manœuvres avec habileté politique et en appelant, malgré tout, au rassemblement. Les comploteurs ont été vaincus non pas parce qu’ils étaient faibles, mais parce qu’ils avaient mal compris l’essence de la politique. Ils croyaient manipuler un système qu’ils n’avaient jamais vraiment étudié.
La leçon, pourtant, est simple. Être le premier à croire ne garantit pas d’être le premier à recevoir. En politique, l’ordre d’arrivée n’a aucune valeur sacrée. L’histoire avance rarement en ligne droite. Le pouvoir fait rarement ce que l’on imagine. Et ce que l’on croit voir n’est presque jamais ce qui est vraiment.
Il reste alors une seule attitude digne. Celle du croyant qui avance sans jalousie, sans rancœur, sans illusion naïve. Celle de l’acteur politique lucide qui sait que la confiance d’un État ne se réclame pas, qu’elle se mérite. Et que parfois, ceux qui montent vite ne montent pas par faveur mais parce que l’heure exige leur visage.
Dans les grandes décisions du pouvoir comme dans les petites rancœurs humaines, il y a toujours une part de stratégie et une part de destin. Les sages savent distinguer les deux. Les autres s’épuisent à courir derrière des ombres.















