Guinée, 29 août (Infosbruts.com) – La Guinée s’interroge encore : Ahmed Sékou Touré, héros de l’indépendance ou tyran implacable ? Visionnaire ou despote ? Les deux, sans doute. Mais faut-il pour autant s’enfermer dans cette querelle sans fin, qui nous divise plus qu’elle ne nous éclaire ? L’histoire, la nôtre, n’est pas un tribunal où l’on distribue les bons et les mauvais points. Elle est un héritage, avec ses grandeurs et ses ombres, que nul peuple ne choisit mais que chacun doit assumer.
Les nations qui avancent ne renient pas leurs fondateurs. Elles les regardent en face, sans fard, sans complaisance, mais sans effacement. Les États-Unis honorent George Washington, bien qu’il ait possédé des esclaves. Ils célèbrent Abraham Lincoln, malgré les zones d’ombre de sa présidence. Ils citent encore Thomas Jefferson, apôtre de la liberté, alors même que sa vie privée illustre les contradictions d’une République naissante bâtie sur l’injustice.
La France n’a pas effacé Napoléon Bonaparte de son panthéon national, malgré les guerres et le sang. La Turquie continue de vénérer Atatürk, dont les réformes furent imposées par la contrainte. La Chine conserve l’effigie de Mao Zedong sur la place Tian’anmen, malgré les tragédies de son règne. La Russie, enfin, ne renie pas Staline lorsqu’il s’agit d’évoquer la victoire contre le nazisme.
En Afrique, la même leçon s’impose. Le Ghana chérit Kwame Nkrumah, père du panafricanisme, en dépit de ses dérives autoritaires. La Tanzanie salue toujours Julius Nyerere, malgré l’échec de l’Ujamaa. La Côte d’Ivoire se souvient de Félix Houphouët-Boigny, malgré un régime verrouillé. Le Burkina Faso, quant à lui, élève Thomas Sankara au rang de mythe, malgré les excès d’un pouvoir expéditif.
Pourquoi la Guinée devrait-elle être l’exception ? Ahmed Sékou Touré fut celui qui, en 1958, osa dire « Non » à la France, ouvrant à toute l’Afrique francophone la voie de l’indépendance. Ce courage fit notre fierté et marqua notre entrée dans l’Histoire. Mais il fut aussi celui des camps et de la peur, des familles brisées et des destins fracassés.
Il est vrai que la France, humiliée par ce « Non », fit tout pour noircir davantage son portrait. Retrait brutal de son administration, sabotage économique, propagande diplomatique : tout concourait à faire de Sékou Touré l’ennemi à abattre, l’épouvantail agité pour dissuader les autres colonies de suivre son exemple. Cette hostilité a amplifié la noirceur de son image.
Pendant ce temps, d’autres dirigeants bénéficiaient d’une indulgence médiatique : Houphouët-Boigny, fort de son compromis avec Paris, resta l’ « ami fidèle de la France » ; Senghor, député puis ministre français avant d’être président sénégalais, porté par son appartenance à l’Académie française, échappa à la diabolisation. Leur proximité avec Paris protégea leur mémoire. Sékou Touré, lui, dut porter seul le poids d’un isolement voulu.
Mais cette hostilité française ne peut occulter une vérité : la répression politique en Guinée a bien existé, et des Guinéens en ont payé le prix fort.
Refuser cette vérité, c’est nous mutiler nous-mêmes. L’assumer, c’est au contraire nous réconcilier avec notre passé pour mieux préparer notre avenir. La mémoire n’est pas un fardeau dont on se débarrasse, elle est une racine qui nous fonde. Un peuple qui renie ses fondateurs se condamne à l’errance. Un peuple qui accepte ses contradictions s’ouvre au dépassement.
Guinéens, il nous appartient de faire comme les autres peuples : regarder notre histoire sans crainte, honorer ce qui fut grandeur, reconnaître ce qui fut douleur. C’est à cette condition seulement que nous pourrons bâtir une mémoire nationale partagée et tourner enfin nos regards vers l’avenir.
Chérif Sampiring Diallo
Éditorialiste, InfosBruts.com
« Une plume au service de la Guinée »