Guinée, 20 août (Infosbruts.com) – En Guinée, la crise de liquidité met en lumière les dangers du tout-cash et l’urgence de développer les paiements électroniques pour moderniser l’économie.

Dr Karamo KABA, Gouverneur de la Banque Centrale de la République de Guinée
La crise actuelle des billets en Guinée n’est pas seulement un accident technique ou une erreur de gestion. Elle met en lumière un problème beaucoup plus profond : notre dépendance presque totale au cash. Dans un pays où plus de 80 % des transactions se font encore en espèces, le moindre déséquilibre dans l’approvisionnement en billets suffit à paralyser l’économie réelle.
Le piège du cash
Le billet de banque rassure, car il est tangible. Mais cette « sécurité » est trompeuse. Le cash est coûteux : chaque billet doit être imprimé, transporté, sécurisé, remplacé lorsqu’il s’use. Il est risqué : il peut être volé, falsifié, thésaurisé sous les matelas. Il est opaque : il échappe aux circuits fiscaux, favorise la corruption et entretient l’économie informelle.
Aujourd’hui, en Guinée, les queues interminables devant les guichets bancaires et les agents de mobile money montrent bien le coût social de cette dépendance. Quand les billets se raréfient, ce n’est pas seulement le confort des ménages qui est affecté : c’est la circulation des biens, le paiement des salaires, la survie des petits commerces. Le cash, loin d’être une force, est devenu une fragilité structurelle.
L’exemple des voisins : quand le digital prend le relais
L’Afrique de l’Ouest et de l’Est regorgent pourtant d’exemples qui montrent la voie. Au Kenya, M-Pesa a transformé le paysage économique : plus de 90 % des adultes y ont accès, et même les vendeurs de rue acceptent les paiements mobiles. Résultat : la résilience de l’économie face aux crises est bien plus forte. En Côte d’Ivoire, près de 70 % des transactions de détail passent désormais par le mobile money, permettant aux ménages d’éviter les risques liés au transport de cash. Au Ghana, l’État verse salaires et aides sociales directement via le mobile money, ce qui réduit la corruption et limite les fuites. Ces pays ont compris que la modernisation des paiements n’est pas seulement une question de technologie, mais aussi une politique de souveraineté et de stabilité économique.
La Guinée peut et doit franchir le pas
La Guinée dispose déjà des bases pour une telle révolution. Les opérateurs de téléphonie ont déployé des réseaux de mobile money jusque dans les zones rurales. Les banques commerciales, bien qu’encore timides, commencent à proposer des services de paiement digital. Mais le potentiel est sous-exploité. Pourquoi ?
Parce que l’État continue de payer une grande partie de ses fonctionnaires en liquide. Parce que les commerçants craignent la fiscalisation et privilégient le cash. Parce que les citoyens manquent de confiance dans les banques et dans la sécurité des plateformes numériques.
Pourtant, digitaliser les paiements serait une réponse concrète aux maux que nous vivons: réduire la demande de cash et donc la vulnérabilité aux pénuries de billets ; sécuriser les transactions, en limitant les vols et pertes. Élargir l’inclusion financière : même sans compte bancaire, un citoyen peut avoir un portefeuille mobile ; accroître la transparence et donc les recettes fiscales de l’État, ce qui peut financer les services publics.
Une volonté politique incontournable
La transition ne se fera pas seule. Elle demande un engagement fort des autorités. Trois mesures peuvent être prises dès maintenant :
Interdire progressivement les paiements en cash dans l’administration : salaires, bourses, factures et marchés publics doivent passer par les canaux numériques.
Encourager les commerçants et PME à accepter les paiements électroniques, en réduisant les frais de transaction et en offrant des incitations fiscales.
Renforcer la confiance : par une communication claire, des garanties sur la sécurité des dépôts et une meilleure régulation des opérateurs de mobile money.
Transformer une crise en opportunité
La crise actuelle de liquidité est douloureuse, mais elle peut devenir un tournant. Elle nous rappelle que le « tout-cash » est en réalité un « tout-risque ». Si nous tirons les leçons, nous pouvons accélérer l’inclusion financière, moderniser l’économie et sécuriser la vie quotidienne des citoyens.
Dans quelques années, nous pourrons peut-être regarder en arrière et dire : la pénurie de billets a été le déclencheur d’une Guinée enfin libérée de la dépendance au cash. Car dans l’économie moderne, ce n’est plus chaque billet qui compte, mais chaque clic.
Chérif Sampiring Diallo Éditorialiste InfosBruts.com
« Une plume au service de la Guinée «