Guinée, 19 août (Infosbruts.com) – Les Guinéens attendent. Ils attendent de l’eau, de l’électricité, des emplois. Ils attendent aussi des routes, des hôpitaux, des écoles. Depuis plus de soixante ans, ils attendent surtout un développement national à la hauteur de leurs espoirs et de leurs sacrifices.
Aujourd’hui, une nouvelle attente s’ajoute à toutes les autres : celle de la fin de la transition. Faut-il s’en lasser ? Faut-il presser le pas, tourner vite la page, organiser des élections au plus tôt ? Ou faut-il accepter que ce temps soit différent, qu’il serve enfin à quelque chose ?
L’histoire de la Guinée elle-même offre une leçon récente. En 2010, après des années d’instabilité, le pays a voulu aller vite vers les urnes. Le scrutin a certes ouvert la voie à une alternance, mais il s’est tenu sans réformes en profondeur. Résultat : une démocratie fragile, minée par la méfiance, les violences postélectorales et des institutions incapables de résister aux tensions politiques. Pendant les onze années qui ont suivi, la Guinée a vécu dans cette fragilité, jusqu’à replonger dans une nouvelle crise, preuve que la précipitation électorale n’avait pas produit la stabilité espérée.
Et la Guinée n’est pas un cas isolé. Le Mali en 2013, sorti d’une transition militaire, a organisé des scrutins rapides mais sans réformes de fond ; moins de dix ans plus tard, le pays replongeait dans un nouveau cycle de coups d’État. La Centrafrique, à plusieurs reprises, a connu des scrutins hâtifs qui n’ont pas empêché les violences et l’effondrement institutionnel. A l’inverse, le Ghana ou le Cap-Vert, qui ont pris le temps de bâtir des institutions avant de multiplier les alternances, montrent qu’une démocratie lente mais méthodique peut s’ancrer durablement.
Alors, à quoi bon voter si les institutions sont fragiles ? A quoi sert une Constitution si elle peut être contournée dès le premier conflit ? Pourquoi répéter, encore une fois, les mêmes erreurs qui nous ramènent au point de départ ?
La transition est une parenthèse, oui. Mais elle peut être une parenthèse féconde. C’est dans ces moments rares qu’un pays peut se regarder en face, corriger ses dérives, poser des fondations durables. Encore faut-il définir ce qu’est une « attente utile ».
Une attente utile, en Guinée, ce serait : réformer la justice pour la rendre indépendante et accessible, en garantissant que nul n’est au-dessus de la loi ; refonder l’administration publique, afin qu’elle serve le citoyen plutôt que des clientèles politiques ; moderniser les forces de défense et de sécurité, pour en faire un outil républicain et non partisan ; investir dans les services de base (écoles, hôpitaux, routes, eau, électricité), afin que la démocratie repose sur une amélioration réelle de la vie quotidienne ; élaborer un cadre électoral consensuel, accepté par toutes les forces politiques, mais à condition que ces forces soient animées par la bonne foi et le sens de l’intérêt national.
Car l’expérience montre que certains hommes politiques, prisonniers de leurs ambitions personnelles et de leurs calculs ethno-politiques, ne recherchent pas le consensus mais l’avantage partisan. Et tant que ces logiques égoïstes domineront, aucune réforme institutionnelle ne sera durable.
Cela demande du temps, de la méthode, de la rigueur. Cela exige aussi de la transparence et des actes concrets, pour que la patience du peuple ne soit pas trahie.
Les Guinéens ne veulent pas seulement d’élections. Ils veulent une vie meilleure. Ils veulent un État qui protège et non qui opprime. Ils veulent une justice qui tranche équitablement, des institutions qui ne se plient pas au premier vent. Ils veulent surtout voir se concrétiser ce développement national qu’on leur promet depuis des décennies.
La question est donc simple : voulons-nous une démocratie rapide mais fragile, ou une démocratie lente mais durable ? L’Afrique a trop souvent choisi l’urgence. La Guinée, cette fois, a l’occasion d’innover, d’accepter l’attente, à condition qu’elle soit utile, qu’elle débouche sur un véritable renouveau.
La transition ne doit pas être jugée au nombre de mois qu’elle dure, mais à l’héritage qu’elle laissera. Si ce temps permet de bâtir des institutions solides et de lancer enfin un véritable développement, alors l’attente n’aura pas été vaine. Mieux vaut attendre pour bâtir que se précipiter pour échouer encore.
Chérif Sampiring Diallo
Éditorialiste InfosBruts.com
« Une plume au service de la Guinée. »