Conakry, 25 févr (Infosbruts.com) – Plus de trente ans de carrière, plusieurs régimes traversés, des suspensions d’accréditation à répétition et des soupçons d’« espionnage » : le parcours de Mouctar Bah illustre les défis du métier de correspondant international en Guinée.
Correspondant de Agence France-Presse (AFP) puis de Radio France Internationale (RFI), le journaliste guinéen revient sur un itinéraire marqué par la méfiance des autorités, les tensions politiques et une détermination intacte.
Un retour en Guinée sous haute surveillance
À l’origine, l’AFP disposait en Guinée d’un correspondant issu de l’Agence guinéenne de presse. Mais dans un contexte régional marqué par l’afflux de réfugiés, notamment en provenance du Liberia en guerre, l’agence décide d’envoyer un journaliste expérimenté basé à Abidjan : Mouctar Bah.
Les négociations avec les autorités guinéennes de l’époque s’annoncent difficiles. Le pouvoir se méfie. « On leur a dit qu’un Guinéen basé en Côte d’Ivoire allait revenir pour être correspondant de l’AFP. Ils se sont méfiés », raconte-t-il.
Ce n’est qu’après la nomination de Sidya Touré comme Premier ministre, en juillet 1996, que son dossier est finalement accepté. Il rejoint Conakry en octobre de la même année.
Entre-temps, RFI, qui venait de perdre son correspondant expulsé de Guinée, décide de lui confier également sa représentation à Conakry. « Les responsables à Paris me connaissaient depuis Abidjan, où ils venaient couvrir la guerre du Liberia. Ils savaient ce que j’étais capable de faire », explique-t-il.
Correspondant « étranger » dans son propre pays
Accrédité comme journaliste étranger en Guinée, Mouctar Bah devient rapidement une figure connue – et controversée. « On me prenait pour un espion de la France. On me diabolisait. »
Sous le régime du président Lansana Conté, il affirme n’avoir jamais été physiquement menacé, mais avoir subi plusieurs invalidations de son accréditation. Motif récurrent : avoir diffusé des informations jugées dérangeantes.
« En Guinée, on ne vous demande pas si ce que vous dites est vrai. On vous demande pourquoi vous le dites », résume-t-il.
À l’époque où la Radio Télévision Guinéenne (RTG) domine le paysage médiatique avant la libéralisation des ondes, toute information divergente diffusée par RFI est perçue comme une remise en cause du discours officiel.
Quand le reportage contredit les ministres
Il cite notamment un reportage sur une pénurie de riz à Conakry. Des femmes manifestaient à Bonfi et Matam contre la rareté de la denrée. Des camions quittant le port étaient escortés par des forces de sécurité pour éviter les pillages.
Après la diffusion de son sujet sur RFI, plusieurs ministres auraient accusé ces femmes d’être manipulées par l’opposition. Mais le président Lansana Conté, auditeur régulier de RFI, écoute le reportage. Selon Mouctar Bah, le chef de l’État aurait alors déclaré à ses ministres : « Voilà la vérité. Vous êtes venus me raconter des mensonges. »
Convoqué à la présidence, le journaliste affirme avoir reçu les encouragements du président : « Tu fais bien ton travail. Continue comme ça. »
Les années de tension sous Dadis et Alpha Condé
C’est sous la transition du capitaine Moussa Dadis Camara, notamment après les événements de septembre 2009, qu’il dit s’être senti pour la première fois menacé.
Plus tard, sous la présidence de Alpha Condé, d’autres épisodes tendus jalonnent son parcours. Lors d’une journée « ville morte » appelée par l’opposition, deux jeunes sont tués à Wanindara par des hommes en uniforme militaire circulant à moto.
Dans son reportage, Mouctar Bah précise avoir évoqué « des hommes vêtus de l’uniforme militaire », sans attribuer formellement les tirs à l’armée. Pourtant, il est convoqué devant la Haute Autorité de la Communication (HAC) pour s’expliquer.
« On m’a demandé si j’avais des preuves. J’ai répondu que je pouvais en produire. La famille des victimes était prête à témoigner », raconte-t-il, dénonçant des tentatives de déformation de ses propos dans certains médias.
Une passion plus forte que la pression
Malgré les suspensions, les convocations et les accusations, le journaliste affirme n’avoir jamais envisagé d’abandonner. « Au contraire, ça m’encourage. C’est une passion. Depuis mon enfance. »
Son parcours met en lumière les tensions persistantes entre pouvoir politique et presse indépendante en Guinée, où la liberté d’informer reste souvent soumise à l’épreuve des rapports de force.
Dans un paysage médiatique en constante évolution, l’itinéraire de Mouctar Bah rappelle que le journalisme, dans certains contextes, relève autant de la vocation que de l’endurance.
Par Idrissa Sampiring Diallo pour Infosbruts.com















